Terroir et paysage en
zone de fromages AOC.
Deux dimensions du
rapport entre produit et territoire.
Colloque
« Du terroir au goût des fromages », session finale du programme scientifique européen
Flora-air 20 39, Besançon, 28 novembre 1997, Denis Michaud, col. Pierre Bouveret.
La qualité et le haut niveau scientifique des travaux présentés
durant ces deux jours imposent d’emblée de préciser la nature de cette
intervention. Il s’agira avant tout d’exposer un point de vue.
Partant d’un voyage en
images au cœur des systèmes agraires de cette Franche-Comté qui vous
accueille, nous essaierons de rapprocher les travaux menés sur les liens entre
terroir et goût des fromages, avec les incertitudes et les problématiques
nouvelles qui traversent actuellement les zones d’élevage du Massif jurassien.
Cette mise en parallèle des
relations entre terroir et produit d’une part, paysage et produit d’autre part,
permet de dessiner des pistes pour le développement agricole et rural.
1 . Une situation apparemment exemplaire :
Incertitudes : le terme
peut surprendre car au départ les choses sembles pourtant simples : des
premières marches des plateaux jusqu'à la haute-chaîne, du nord du massif
jusqu’au sud, tout dans les paysages porte la marque des filières fromagères
traditionnelles et semble affirmer l’authenticité maintenue :
une occupation des sols marquée par la place
extraordinairement importante des herbages permanents et l’omniprésence des
troupeaux de race montbéliarde,
des villages qui vivent au rythme de la récolte des
fourrages, des déplacements des vaches pour le pâturage et la traite,
une vie sociale dont la fruitière, lieu de transformation du
lait en fromages de garde, Comté principalement, reste la toile de fond,
un patrimoine agraire et rural qui a conservé une grande
richesse.
Mais sous l’apparente
sérénité de ces paysages et de ces maisons comtoises au large toit, des
changements profonds sont en germe.
2 . Une profonde mutation des systèmes agraires :
Pour
comprendre la genèse des changements qui s ‘amorcent, quelques mécanismes
simples méritent d’être rappelés.
Dans le massif jurassien le souci majeur des éleveurs réside
depuis toujours dans la nécessité de disposer de suffisamment de stocks de foin
pour les longs hivers. Rappelons qu’au milieu des années 80, près de 40% des
éleveurs des plateaux et de la montagne achetaient régulièrement du foin. Ce
besoin en fourrages secs a conduit les agriculteurs à réserver pour la récolte
du foin toutes les parcelles qui pouvaient être fauchées, jusqu’aux lisières et
dans les moindres enclaves. La friche ne trouvait pas place.
Parallèlement, le pâturages des vaches et des jeunes bêtes était
repoussé sur les parcelles non fauchables et les espaces collectifs, qui
devinrent le lieu d’un surpâturage endémique . Cette pression de pâturage,
complétée par l’intervention des hommes, assurait une maîtrise du couvert
végétal et limitait considérablement l’implantation d’accrus forestiers. Le
pré-bois restait ouvert.
Enfin, la faible intensification fourragère garantissait le
maintien d’une richesse et d’une diversité floristique.
C’est
dans cette nécessité d’utiliser tout le territoire agricole, guidée par des
contraintes internes aux exploitations, que s’enracine à la fois le lien
maintenu entre terroirs et fromages, et la richesse des paysages jurassiens.
Par contre depuis une quinzaine d’années, on observe un puissant mouvement
d’agrandissement et de modernisation des exploitations, une réduction rapide de
la population agricole accélérée par les quotas laitiers, et la libération
importante de terres . Tout cela vient bouleverser l’utilisation traditionnelle
du territoire.
L’utilisation des zones marginales (communaux, parcelles
accidentées), devient plus épisodique car les troupeaux peuvent disposer de
bonnes pâtures sur d’anciens prés fauchés. La recherche de performances accrues
pour le troupeau laitier pousse aussi à retirer les vaches des parcelles les
plus pauvres, dont l’herbe malgré sa richesse floristique, ne permet pas des
productions élevées.
L’augmentation des surfaces exploitées, l’éloignement de
certaines parcelles et l’apparition de matériel puissant mais coûteux, obligent
à rationaliser les pratiques de fauche. Il faut faire vite, les lisières
s’embroussaillent, des espaces non utilisés apparaissent : coteaux, petites
parcelles enclavées,
De même, le large toit des fermes comtoises ne peut plus
abriter la modernisation des étables et des chaînes de récolte qui se faisait
jusqu’alors pas à pas et de façon presque cachée. L’arrivée de nouveaux modèles
techniques (étable à stabulation libre avec fosse à lisier, presse à balles
rondes), impose des greffes difficiles sur le bâti traditionnel, ou, plus
souvent, se traduit par la construction de nouveaux bâtiments délocalisés qui
empruntent plus difficilement au vocabulaire architectural du lieu
Enfin l’accroissement étonnamment rapide du gabarit des
matériels de fenaison impose une adaptation de l’espace, une sorte de mise aux
normes du parcellaire, qui risque de conduire à une simplification et à une
standardisation des paysages : effacement du petit patrimoine rural tel que les
murets de pierre sèche, arasement des arbres isolés,
3 . Une agriculture à la croisée des chemins :
Ces
mutations dans la logique des systèmes de production agricoles placent
l’agriculture du massif jurassien à un tournant, à la croisée des chemins.
Mis
sous le regard de l’histoire, ces changements amorcés dans l’utilisation du
territoire par l’agriculture sont communs. En période de forte pression foncière
on observe toujours une extension du territoire agricole du centre vers les
espaces périphériques dont l’utilisation s’intensifie. A l’inverse quand le
besoin de terres se fait moins sentir, les espaces périphériques qui sont des
terres plus difficiles à mettre en valeur (communaux, parcelles en pente, ...)
feront l’objet d’une gestion plus ondulante voire d’un abandon. Il en sera de
même si des parcelles mieux adaptées aux outils et aux objectifs de production
peuvent s’y substituer. Les deux facteurs se conjuguent aujourd’hui.
Mais
cet éclairage historique ne gomme pas les interrogations de plus en plus
ouvertes et nombreuses venant aussi bien d’éleveurs et de responsables
professionnels, que d’élus ou de simples citoyens.
Le
repli sur les meilleures terres, combiné à la pénétration récente mais non
moins rapide de pratiques fourragères plus intensives ne risque-t-il pas de
conduire à une simplification de la flore, à une augmentation des intrants,
remettant à terme en jeu la légitimité de l’AOC ?
La
simplification des paysages, l’effritement du patrimoine rural, ne vont-ils pas
à l’encontre des demandes sociales dans ce domaine, surtout dans des
territoires qui sont aussi des régions touristiques et d’accueil ?
Alors faut-il, apparemment contre
l’histoire, tenter d’infléchir les tendances d’évolution de l’agriculture qui
semblent se profiler dans une région comme la nôtre ? Contre la tentation d’une
voie « productiviste », je pense en effet qu’il faut maintenir le terroir et le
paysage au cœur du développement agricole de régions telles que le massif
jurassien.
4 .Terroir et paysage au cœur du développement agricole du massif jurassien :
Les résultats de vos
travaux sont à cet égard précieux. En fondant un lien objectif, même s’il est
complexe, entre les terroirs et le goût des fromages, ces recherches offrent
des points d’appui et sont un encouragement pour des pratiques de production
qui permettront de renforcer ce lien. Et en même temps, elles nous invitent à
aller plus loin, à rejoindre le plan du paysage:
En effet comment parler de
terroir, de lien au lieu, si la mémoire du lieu a disparu du paysage pour
laisser place à des espaces standardisés qui rappelleront inévitablement
des produits eux aussi standardisés. Bien sûr il ne s’agit pas d’arrêter le
temps, de plaider pour une agriculture immobile et de figer les territoires
dans des paysages-tableaux. L’enjeu me semble davantage résider dans la
capacité des agriculteurs à concilier un niveau d’évolution technique avec le
maintien de paysages où se côtoient
différents âges, et la conservation d’éléments du vocabulaire architectural
du lieu.
Comment également parler de
savoir-faire, de qualité des fromages à appellation, si ce savoir-faire ne
transparaît plus dans les pratiques agricoles, dans les gestes quotidiens et
dans les signes laissés par l’agriculture dans le territoire ?
L’identification d’un produit à un lieu passe aussi par un
rapport culturel. Cela signifie notamment qu’il devient nécessaire de réfléchir
sur le rapport entre les valeurs portées par les produits agricoles et les
signes et formes laissées dans l’espace par les pratiques agricoles. Il me
semble qu’une cohérence est nécessaire entre le produit, les façons de produire
et les empreintes, éphémères ou durables, laissées par l’agriculture dans le
territoire. Alors peut se tisser un lien culturel entre un produit et un
territoire.
La mise en résonance de ces
deux dimensions du rapport entre produit et territoire que sont d’un coté le
lien objectif (le terroir et ses répercussions sur le goût), et de l’autre le
lien culturel (le paysage au sens large et ce qu’il évoque), est porteuse
d’avenir.
Il y a là un intérêt
économique à long terme pour les producteurs : renforcer la légitimité de l’AOC
et par voie de conséquence pérenniser et transmettre une rente de localisation,
source de prix de vente durablement plus élevés. A contrario, la
rationalisation du territoire et l’adoption de modes de production «
productivistes » traduisait la recherche d’un intérêt économique à plus court
terme : optimiser les coûts de production dans un contexte donné de prix de
vente.
C’est un enrichissement du métier d’agriculteur dont le
champ de préoccupations s’élargit et qui doit désormais penser quotidiennement
ce rapport au territoire et le sens qu’il lui donne. Réappropriation du
territoire et question du sens : nous ne sommes plus dans le domaine exclusif
de la technique, mais bien dans une perspective qui mêle intimement et délibérément
technique et culture.
Enfin, l’enjeu se situe aussi sur le plan de la citoyenneté.
Cette cohérence entre produit agricole et langage visuel de l’agriculture
dévoilera la nature des relations que les agriculteurs projettent avec le reste
de la société et la place qu’ils sont prêts à prendre dans les projets de
développement des territoires ruraux.
5 . Des défis à relever :
Le
point de vue exprimé ici soulève des difficultés et des défis parmi lesquels
deux sont essentiels.
Le premier est un défi à la
technique et au développement et porte sur les modèles techniques et les
valeurs. Plus que jamais la réussite technique et les critères de productivité
(faucher tôt, avoir une génisse à très haute production,...), restent un signe
d’identification sociale et de valorisation personnelle pour l’agriculteur dans
cette région. Or j’ai souligné que cette évolution productiviste pouvait
fragiliser la légitimité de l’AOC.
Face
à ce risque, la contribution à la pérennité d’une filière fromagère à AOC
n’apparaît à l’heure actuelle que comme un effet externe lointain et diffus.
Le second est un défi à la
formation. Les orientations évoquées ici pour l’agriculture supposent chez les
futurs agriculteurs un « saut » : quitter un regard purement technique ou
économique pour acquérir un regard qui mêle la technique et l’économique à la
culture et à l’émotion, dans le comprendre et dans l’agir. Mais pour imaginer
dans le geste agricole que l’on accomplit, le produit qui prend corps et le
paysage qui prend forme, il faut la capacité à décrypter dans l’empreinte de
l’activité agricole, le processus technique, et dans le même temps prendre de
la distance, lire les figures, les couleurs, saisir la lumière, mobiliser les
sens !
Cela
suppose donc d’apprendre le sens et le langage des formes laissées par
l’activité agricole et leur rapport avec les produits mis sur les marchés.
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Les
grandes orientations actuelles de la politique agricole semblent aller vers une
segmentation du métier d’agriculteur autour de fonctions distinctes
(production, entretien de l’espace, accueil,..) faisant l’objet de
rémunérations spécifiques. Nous préférons croire qu’une autre voie est possible
notamment dans des régions comme la nôtre qui ont su dans l’histoire trouver
les conditions d’un dépassement des handicaps naturels
Le
chemin est étroit entre les écueils d’un repli identitaire outrancier d’un côté
et d’une fuite en avant productiviste de l’autre. Mais la possibilité existe de
concilier production, respect du patrimoine et de la richesse des territoires,
et de trouver par le biais du marché la rémunération de ces missions à nouveau
naturellement couplées dans un métier d’agriculteur aux dimensions nouvelles.
L’enjeu n’est pas seulement agricole, c’est un enjeu de société.