Paysage et agriculture : 
des langages à entendre, des langages à apprendre

 

Colloque « Les champs du patrimoine », lycée Granvelle, Besançon-Dannemarie-sur-Crête (Doubs), 22 janvier 1997, Denis Michaud, col. Pierre Bouveret.

 

Résumé

L’intervention partira d’un constat : si les discours sur le rôle de l’agriculture dans la préservation et la transmission du patrimoine paysager sont depuis quelques temps convergents, leur perception chez les agriculteurs est beaucoup plus contrastée, ces nouvelles fonctions apparaissant souvent comme une entrave à la « modernisation des exploitations », et comme le signe annonciateur d’une agriculture « immobile »

 

Après avoir précisé quelques notions préalables, il s’agira donc d’analyser dans un premier temps les difficultés à concilier agriculture contemporaine et préservation des paysages (des langages à entendre).

 

Dans un deuxième temps, j’apporterai trois arguments pour dépasser cette apparente impasse et avancer vers ce point d’équilibre entre mémoire et projet, dont je pense qu’il peut être à la fois porteur d’avenir économique, d’un enrichissement du métier d’agriculteur et de nouveaux rapports entre l’agriculture et le reste de la société. (des langages à apprendre). Mais cela suppose de relever trois grands défis : au niveau technique, au niveau de la formation, et au niveau du développement.

 

Des exemples concrets pris en Franche-Comté et appuyés d’images illustreront en permanence l’argumentation.

 

Au cours de cette intervention, je tenterai d’éclairer quelques aspects des rapports complexes entre l’agriculture et le paysage. Pour cela, je me placerai du point de vue des agriculteurs et de leur activité quotidienne, avec ce qu’elle comporte comme exigences et comme devenir possible, dans une région telle que la nôtre.

 

  Un constat peut servir de point de départ : si les discours sur le rôle de l’agriculture dans la préservation et la transmission du patrimoine paysager sont depuis quelques temps convergents, leur perception chez les agriculteurs est beaucoup plus contrastée, ces nouvelles fonctions apparaissant souvent comme une entrave à la « modernisation des exploitations », et comme le signe annonciateur d’une agriculture immobile voire du passé ! 

 

Après avoir précisé quelques notions préalables, il s’agira donc  dans un premier temps et avec l’appui d’exemples précis, d’analyser les difficultés à concilier agriculture contemporaine et préservation des paysages. On ne décrète pas le paysage et la préservation du patrimoine, il faut d’abord aller à l’écoute des agriculteurs et des logiques de fonctionnement des exploitations: il y a des langages à entendre.

 

Dans un deuxième temps, j’apporterai trois arguments pour dépasser une apparente impasse et avancer vers ce point d’équilibre entre mémoire et projet, dont je pense qu’il peut être à la fois porteur d’avenir économique, d’un enrichissement du métier d’agriculteur et de nouveaux rapports entre l’agriculture et le reste de la société. Mais cela suppose de relever un triple défi: défi à la technique, défi à la formation, et défi au développement.

 

Parallèlement à cet exposé, en écho, un itinéraire de lecture en imagesvous sera proposé, voyage au cœur des systèmes agraires et des paysages de Franche-Comté.

 

Les difficultés à concilier agriculture contemporaine et transmission du patrimoine paysager :

 

  La fin d’un couplage naturel entre pratiques agricoles et qualité paysagère

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L’activité agricole utilise l’espace comme facteur de production - le foncier - , mais elle le modifie également. La rencontre des pratiques agricoles avec le territoire laisse des empreintes, des signes, qui sont le langage visuel de l’agriculture, et qui, pour le spectateur vont devenir éléments du paysage. « L’activité agricole est un art du vivant qui développe des formes changeantes dans une trame fixe » (J.P. Deffontaines, 1994).

 

Les parcelles cultivées, à travers leur configuration (forme, taille, agencement), par les dispositifs qui permettent l’usage agricole (clôtures, haies, murets de pierre, fossés,...), avec les structures vivantes ou inertes, naturelles ou construites, qu’elles portent (arbre du champ, murger, bloc erratique,...), concourent à la construction de cette trame. S’y ajoutent les chemins et bien-sûr le bâti dans sa localisation, ses formes et les matériaux utilisés.

 

Les formes changeantes sont ces figures éphémères, paysages d’un jour qui répondent aux pratiques agricoles : rigueur des lignes de semis dans ce champ du bas-pays, douceur des courbes de ces andains de foin, laissées au spectateur jusqu’au lendemain. Ce sont aussi ces palettes de couleurs qui se construisent dans le temps au fil des stades d’une culture ou s’agencent dans l’espace en mosaïque selon les assolements. C’est enfin ce « toucher » si différent, d’un champ à un autre, d’un moment à un autre.

 

Cette lecture de la production  des paysages par l’agriculture en termes de « trame fixe » et de « formes changeantes » peut contribuer à éclairer les débats actuels. En effet, la patrimonialisation des paysages porte souvent sur des territoires difficiles où le paysage combine une trame d’une grande richesse et des formes changeantes fruit d’un entretien très attentif du territoire agricole, l’ensemble aboutissant à une composition remarquable entre espace agricole, forestier, naturel, bâti, et à une préservation du patrimoine végétal et animal (haute chaîne du jura, montagne vosgienne, vallée de la Loue, ...). Or les deux termes qui fonde cette qualité des paysages sont actuellement remis en cause.

 

Héritée des systèmes agraires anciens, la trame fixe n’est plus compatible avec l’évolution rapide des techniques et des équipements agricoles, qui impose une rationalisation de l’espace et aboutit à une simplification et à une standardisation des paysages.

 

Ainsi en est-il par exemple des murs en pierres sèches qui courent dans toute la montagne jurassienne, relient et tracent les grandes frontières entre l’espace collectif et le domaine privé, entre la forêt et le territoire pâturé. Ces murs parlent des systèmes agraires anciens et en même temps structurent très fortement les paysages. Mais aujourd’hui ils se perdent peu à peu dans la broussaille ou sont détruits parce qu’il n’y a plus ni le temps ni la main d’œuvre pour en faucher les abords, et parce que les puissantes et coûteuses faucheuses ne peuvent pas s’en approcher. Rémanence du passé, les murets de pierre n’ont plus grand-chose à voir avec les logiques de production contemporaines !

 

De la même façon les bâtiments traditionnels, ces imposantes fermes comtoises, ont longtemps paru immuables et acquis un caractère de patrimoine parce que leur large toit permettait d’abriter la modernisation des étables et des chaînes de récolte qui se faisait pas à pas. Mais aujourd’hui, la généralisation de nouveaux modèles techniques (étable à stabulation libre avec fosse à lisier, presse à balles rondes), impose des greffes difficiles sur le bâti traditionnel, ou, plus souvent, se traduit par la construction de nouveaux bâtiments délocalisés qui n’empruntent guère au vocabulaire architectural du lieu...

 

Parallèlement, la richesse des formes changeantes produites par l’activité agricole souffre d’un relâchement dans l’entretien du territoire, dont les raisons sont à rechercher d’abord dans les contraintes internes des systèmes de production.

 

Dans le massif jurassien, pour reprendre cet exemple, le souci majeur des éleveurs résidait dans la nécessité de disposer de suffisamment de stocks de foin pour les longs hivers. Cette contrainte « fourrages secs » a repoussé les pâtures sur les parcelles non fauchables et sur les espaces collectifs, qui devinrent le lieu d’un surpâturage endémique . Cette pression de pâturage complétée par l’intervention des hommes, assurait une maîtrise du couvert végétal et limitait considérablement l’implantation d’accrus forestiers. De la même façon, le besoin de fourrage conduisait à faucher les parcelles accessibles jusqu’aux lisières et dans les moindres enclaves.

 

Mais la réduction rapide de la population agricole, la libération de terres et les possibilités d’intensification sur les parcelles les plus productives sont en train de bouleverser cette logique d’utilisation du territoire. L’utilisation des zones marginales devient plus épisodique car les troupeaux peuvent disposer de bonnes pâtures sur d’anciens prés fauchés. De même, l’augmentation des surfaces exploitées, l’éloignement de certaines parcelles et l’apparition de matériel puissant mais coûteux, obligent à rationnaliser les pratiques de fauche. Il faut faire vite, les lisières s’embroussaillent, des espaces non utilisés apparaissent : coteaux, petites parcelles enclavées,..

 

Cette dynamique territoriale de l’activité agricole s’inscrit dans une ligne historique classique. En période de forte pression foncière on observe toujours une extension du territoire agricole du centre vers les espaces périphériques dont l’utilisation s’intensifie. A l’inverse quand le besoin de terres se fait moins sentir, les espaces périphériques qui sont des terres plus difficiles à mettre en valeur (communaux, parcelles en pente, ...) feront l’objet d’une gestion plus ondulante voire d’un abandon. Il en sera de même si des parcelles mieux adaptées aux outils et aux objectifs de production peuvent s’y substituer. Les deux facteurs se conjuguent aujourd’hui.

 

J’ai longuement développé cet exemple du massif jurassien parce loin d’être un cas particulier, il illustre au contraire un processus fondamental dans l’évolution des paysages ruraux.

 

Alors que les paysages actuels ont été façonnés naturellement par les systèmes agraires traditionnels, -on peut parler de couplage naturel-, la conservation et la transmission de ce patrimoine nécessitent au contraire une action consciente et volontaire allant à l’encontre de l’évolution des systèmes de production telle qu’elle s’est amorcée depuis quelques années! Les débats actuels sur l’avenir des vastes zones d’alpage fournissent un exemple parfait.

 

 

  une crise du modèle de production qui devient crise d’identité.

 

La difficulté précédente est accentuée par la crise d’identité que les agriculteurs traversent actuellement du fait d’une remise en cause des valeurs sur lesquelles s’est assis le développement de leurs exploitations depuis des décennies : critique du modèle productiviste, problèmes de pollution, incertitudes sur la qualité des produits,...

En réactions à cette remise en cause, différentes logiques se font jour chez les agriculteurs, mais toutes trouvent dans le territoire un lieu d’expression, et les signes laissés dans le paysage par l’activité quotidienne des agriculteurs deviennent des langages à entendre qui disent l’impasse de certaines situations, la difficulté à reconquérir une identité, ou l’espoir de nouvelles perspectives.

 

Ces logiques lourdes condamnent-elles à un dialogue de sourds ou au mieux à une partition du territoire entre de vastes espaces rationalisés, soumis à la logique de la productivité agricole, et des îlots muséifiés soumis à une logique de conservation et pris en charge par des agriculteurs « prestataires de service » ou par des entreprises d’aménagement? Les débats qui ont entouré la préparation de la nouvelle charte du Parc Naturel Régional du Haut Jura ont souvent repris ces questions.

 

Une telle évolution semble inévitable pour certains espaces ou portions de territoires. Mais généralisée elle conduirait à une mosaïque dissonante, à un mitage d’un nouveau type évoluant au gré des financements publics et des programmes de conservation, et qui crierait amèrement la déstructuration de la société rurale. A cette sombre perspective, il est possible d’objecter trois arguments, qui sont autant d’invitations pour les agriculteurs ou futurs agriculteurs à pousser plus loin la réflexion.

 

 

Trois arguments pour tenter de concilier agriculture et paysage, patrimoine et projet :

 

  Le devoir de mémoire n’est pas une obligation de muséification

 

L’agriculteur est pris dans une douloureuse dialectique du reçu / transmis. Pour pérenniser son exploitation, patrimoine privé, et la transmettre, il est amené à la modifier, en rationalisant l’espace, le bâti, et par voie de conséquence il appauvrit un patrimoine paysager dont il a hérité et dont il est dépositaire : modification du bâti, rationalisation de la trame agraire, simplification des espèces,...

 

Le débat reste ouvert sur le caractère collectif ou non du patrimoine constitué par la valeur esthétique ou écologique de biens privés. Il n’en reste pas moins que la logique du producteur individuel et le devoir de mémoire du citoyen s’opposent en apparence. Un premier élément de rapprochement peut toutefois être avancé et tient au fait que le devoir de mémoire n’est pas une obligation de muséification. Il ne s’agit pas d’arrêter le temps, de plaider pour une agriculture immobile et de figer les territoires dans des paysages tableaux.

 

L’enjeu me semble davantage résider dans la capacité à concilier un niveau d’évolution technique avec le maintien dans le paysage d’éléments de patrimoine issus des systèmes agraires anciens et qui sont la mémoire, « le génie » du lieu. Sans doute est-ce parfois trop tard ou peut-être paradoxal comme le sont ces éoliennes dans les champs de céréales des plateaux de Haute-Saône. Mais au-delà des difficultés et du défi à la technique dont nous reparlerons, des exemples nous rappellent que cette voie est possible :

 

-           réhabilitation de clos de vigne à Champlitte,

 

-           gestion patrimoniale d’alpages sur le massif du Mont d’Or, qui concilie pratiques de pâturage, production forestière, préservation de la flore, de la faune, du patrimoine bâti et des motifs paysagers,

 

-           nouveau verger implanté à Fougerolles par cet agriculteur, et qui semble un défi à la rationalité technique,

 

-           Contre des paysages standardisés ou muséifiés, je plaide pour des paysages vivants, mais où se côtoient différents âges.

 

   Le patrimoine paysager est le vecteur de l’image de marque des produits

 

Notre région a assis le développement de son agriculture sur des productions de qualité protégées pour certaines d’entre elles par des AOC. L’évolution de la réglementation européenne vers l’AOP laisse présager une concurrence très âpre entre régions et pays, conduisant à reposer la question de la preuve de la tradition, du savoir-faire et du terroir, c’est à dire du lien au lieu.

 

Dans ces conditions, il devient nécessaire de relier le produit et le territoire, les éléments-valeurs mis dans les produits avec les signes et les formes inscrites dans le paysage.

Comment parler de tradition, de savoir-faire et de terroir pour le fromage si ces éléments ont disparu du paysage, ne sont plus laissés comme signes par l’activité agricole mais ont cédé la place à des espaces standardisés qui rappelleront  inévitablement des produits eux aussi standardisés.

 

A la production agricole de biens physiques marchands fait écho une production agricole de formes paysagères non marchandes mais qui sont constitutives de l’image de marque des produits et instrument de mise en marché. Cette mise en correspondance renvoi à des processus d’identification d’images, et l’adéquation produit-paysage peut prendre des formes très contrastées : à des produits de tradition et de savoir-faire correspondent des paysages où patrimoine et entretien attentif se combinent. Par contre une orientation vers des produits agricoles «au goût sauvage » par exemple suggérerait sans doute des paysages d’un autre type.

 

Le souci des agriculteurs de préserver le patrimoine paysager peut jouer à la fois comme facteur de différenciation des produits et comme source de valeur ajoutée. Ce marketing territorial appuyé sur la protection du patrimoine paysager relève d’un intérêt économique à long terme : pérenniser et transmettre une rente de localisation, source de prix de vente durablement plus élevés. A contrario, la rationalisation du territoire traduisait la recherche d’un intérêt économique à plus court terme : optimiser les coûts de production dans un contexte donné de prix de vente.

 

L’intérêt pour le patrimoine ne s’oppose donc pas à l’argumentation économique mais en découle au contraire. Par contre la prise en compte ou non du patrimoine conduit à opposer logique économique immédiate et logique économique longue.

 

  Le paysage, un espace de dialogue avec le reste de la société :

 

La motivation des agriculteurs pour le patrimoine paysager peut, nous l’avons vu, être nourrie par le devoir de mémoire du citoyen, et par le souci du producteur de pérenniser la rente d’appellation. Mais il y a me semble-t-il davantage encore. Par l’attention portée au paysage, l’agriculteur prend mieux conscience de cette dimension de son métier qu’est la production de formes paysagères, et pas simplement la conservation de formes héritées.

Il quitte le champ de la technique pour entrer dans celui de la culture : l’espace devient motifs et émotions, les pratiques agricoles dessinent des figures et des couleurs, éphémères ou durables.

 

Dans cette perspective la conservation et la transmission du patrimoine paysager n’apparaît plus comme une nouvelle fonction juxtaposée aux fonctions de production et parfois dissonante, dictée par une demande extérieure. Elle participe au contraire d’une articulation intime et cohérente entre territoire et filières, mue par une logique d’offre : offre de produits, offre de formes paysagères données à voir.

 

Alors le métier d’agriculteur s’enrichit, et se dessine également un espace de dialogue avec le reste de la société. Dans un contexte où les missions de l’agriculture vont devoir être redéfinies et où la communication est parfois difficile entre les agriculteurs et le reste de la société, le paysage peut devenir un lien, un médiateur. Le moment est peut-être venu de redonner toute sa place à ce langage visuel, qui plus que tout discours, dévoilera le sens que les agriculteurs sont prêts à donner à leur métier et la nature des relations  qu’ils projettent avec les autres.

 

En définitive, nous sommes passés d’une réflexion sur une agriculture qui maintiendrait dans le champ de la production des éléments de culture et de patrimoine, à une agriculture qui s’aventurerait dans le champ de la culture. C’est à cette condition, me semble-t-il, que l’activité agricole peut espérer rester vivante et innovante dans une région comme la nôtre, avec des agriculteurs qui combinent production marchande de biens alimentaires et production non marchande couplée de formes paysagères.

 

Trois grands défis.

 

  Un défi à la technique

 

Si l’on veut concilier évolution technique et préservation d’éléments traditionnels des paysages, si l’on veut également aller à l’encontre du repli sur les meilleurs terres et de l’abandon des espaces plus difficiles, alors les outils et les modèles techniques doivent être repensés en fonction de ces exigences. Ils doivent s’adapter aux particularités et aux projets de gestion des territoires, et non l’inverse.

 

-           l’acquisition par les agriculteurs d’outils de récolte des fourrages à très grand gabarit s’accompagne rarement d’une réflexion sur leur adéquation avec les configurations parcellaires existantes. S’en suit alors une « mise aux normes » de celles-ci, cette rationalisation étant souvent synonyme d’appauvrissement du patrimoine paysager.

 

-           le « modèle de l’herbe courte », cette lecture très récente des modalités de conduite des prairies qui vise à offrir en permanence aux animaux des fourrages jeunes pour optimiser la production laitière, a pour corollaire la fauche des refus et impose donc de retenir pour le pâturage... des parcelles fauchables, accélérant l’abandon des zones les plus difficiles !

 

-           à l’inverse, les références manquent sur la façon de valoriser les herbages de moindre valeur, ou de maîtriser les refus quand la parcelle n’est pas fauchable mécaniquement.

 

Les exemples pourraient être multipliés de ces transferts techniques en apparence anodins, mais qui induisent de lourds effets en chaîne au niveau des exploitations puis des territoires et des paysages. Pour éviter cela, l’accent doit être mis sur la recherche de pratiques locales de production, qui tout en empruntant à la technique, composent avec le contexte local et avec la complexité des enjeux. Certaines de ces pratiques existent et sont à enrichir; d’autres sont à inventer.

 

 

  Un défi au développement

 

Le conseil technique aux agriculteurs, ainsi que la conception des documents d’accompagnement, reste très imprégnés par la recherche d’une rentabilité économique immédiate (contre parfois la rentabilité économique longue), et intègre insuffisamment l’ensemble des dimensions et des mutations de ce métier.

 

-           ainsi en est-il par exemple des documents du contrôle laitier qui mettent immanquablement et immédiatement en relief les « chutes anormales » de production laitière, et n’incitent guère les éleveurs à faire pâturer dans un souci d’entretien équilibré du territoire, des parcelles de moindre qualité ou éloignées !

 

-           de la même façon, les critères d’appréciation des animaux lors des concours ne permettent pas à l’heure actuelle de valoriser des logiques de production ayant un souci de globalité et de durabilité.

 

Il est donc urgent d’initier une réflexion globale posant au centre du débat la question des rapports à venir entre agriculture et société et des modèles techniques sous-jacents . Il faut sortir de l’idée qu’infléchir les tendances actuelles d’évolution des techniques revient à immobiliser l’agriculture ou à reculer. L’avenir n’est pas tracé, il est à imaginer et à écrire

 

  Un défi à la formation

 

Imaginer une agriculture plus ouverte, aux missions plus complexes alliant production et patrimoine suppose chez les agriculteurs et futurs agriculteurs un « saut » : quitter un regard purement technique ou économique pour acquérir un regard qui mêle la technique et l’économique à la culture et à l’émotion, dans le comprendre et dans l’agir :

 

Etre capable à la fois de décrypter dans l’empreinte de l’activité agricole, le processus technique, et dans le même temps prendre de la distance, lire les figures, les couleurs, saisir la lumière, mobiliser les sens !

Imaginer dans le geste agricole que l’on accomplit, le produit qui prend corps et le paysage qui prend forme !

 

Ce saut ne pourra pas se faire sans un décloisonnement des disciplines et un lien réel et permanent entre les disciplines techniques et les disciplines de l’esthétique, de la culture et de l’émotion.

 

Les programmes actuels de la formation professionnelle agricole vont dans ce sens, mais les modalités concrètes ne sont pas toujours simples à mettre en œuvre et les exigences sont grandes pour trouver le chemin étroit entre conservatisme outrancier d’une part et validation de tous les paysages de l’autre.

 

Deux directions de formation peuvent déjà retenir notre attention :

Ø      Apprendre à reconnaître le patrimoine et l’identité du lieu dans les signes du paysage.

Ø      Apprendre le sens et le langage des formes laissées par l’activité agricole.

 

La question posée dans ce colloque était celle des rapports entre agriculture et transmission du patrimoine. Je m’en suis éloigné quelque peu pour aller vers celle de la dimension du métier d’agriculteur et de la place de la culture dans celui-ci. Il me semble en effet que cette mutation du métier est un passage nécessaire, une passerelle pour aller vers cet espace de dialogue où la question du patrimoine pourra être posée en même temps que celle de l’avenir de l’agriculture et des territoires ruraux.

 

Cet avenir n’est pas à rechercher dans un repli identitaire, mais beaucoup plus dans la mise en correspondance et en résonance des richesses et des particularités locales avec les évolutions de l’économie générale et avec les attentes de la société.